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Le PLUS du moment

Chez la Nonna

 

Catane. Un été, en juillet.

 

1978.

45°C à l’ombre.

Dans la pièce sans fenêtre donnant sur le trottoir, ma mère se désaltère. Elle regarde avec suspicion le verre posé devant elle. L’eau courante n’est pas des plus limpide ici... Et la locataire n’est pas une experte en propreté.

 

L’endroit sert de salon. Mais aussi de chambre à coucher, de terrasse, de lieu pour recevoir les invités, de rendez-vous… Le lit double côtoie la télévision à tube cathodique, les chaises au bois usé par les années ou récupérées ça et là, et la petite table pour manger.

 

Le melting pot d’odeurs ne peut s’oublier. Ça sent le renfermé, la poussière, la gériatrie et la mauvaise cuisine. Parfois, une odeur d’urine vient relever le tout. La chasse d’eau n’est pas très fonctionnelle…

 

J’adore cet appartement. Bien-sûr, je déteste les longues heures à attendre que… En fait, je ne sais pas ce qu’on attend ; les grands ne me l’ont pas dit. J’aime venir, malgré tout. J’espère juste qu’on ne restera pas manger… Elle cuisine si mal. En plus, peut-être que zio Lello aura préparé les délicieux arancini dont il a le secret.

 

« Djanine, dov'è Mimmo ? (1) » La voix rauque de la grand-mère rompt le silence et sort Maman de son ennui. « No lo so. Non m’ha detto niente prima di partire (2) ». La vieille sort la main, de la poche de la blouse aux couleurs passées qui lui sert de robe, la lève au ciel en signe de mécontentement et râle dans sa moustache aux poils blanchis par le temps,« Mincchia… (3) ». Elle se déplace avec difficulté, basculant ses épaules d’un côté de son corps puis de l’autre tel un pantin de bois qu’un morveux déplacerait en s’amusant. Elle s’approche de la porte ouverte sur l’extérieur. « Mimmo ?!!!!!!!! » Comme si le cri que la moitié de la ville a perçu n’était pas suffisamment éloquent, elle recommence à appeler son fils : « MIIIIIIIIIMMMMMO !!!!!!!!!!!!!!!!!! ». Dehors, à quelques pas de là, papa feint de ne pas entendre…

 

Les pavés noirs, taillés dans la pierre de lave de l’Etna, fument. Ma petite soeur devant moi, nous posons, accroupis tous les deux, devant le vieux Minolta de mon père placé juste au-dessus de nous. 

 

Torses nus, collés l’un à l’autre, je me délecte du parfum laissé par le shampoing Cadum de Céline. La moiteur de sa peau me réchauffe plus qu’il ne faut mais fait battre mon coeur plus vite encore. Je l’aime cette petite. 

 

Je la trouve rigolote avec sa grosse culotte rayée de blanc et de bleu, ses cheveux mal peignés et son air malicieux. Elle est toute sale. Je ne dois pas être mieux, on s’est roulé par terre en jouant tout à l’heure. 

 

J’en oublie la coupe au bol que m’a fait Maman avant de partir. Je m’en fiche de ne pas aller chez le coiffeur mais Didier Grenouille à l’école s’est moqué de moi à cause de ça. Je leur ai cassé la figure à lui et son nom d’animal !

De l’atelier de mon oncle, juste derrière nous, me parviennent les arômes de bois coupés et de blanc d’Espagne que j’aime tant. Ça me rappelle quand Papa fabriquent de beaux cadres en France. Je suis capable de passer des heures à le regarder poser les feuilles d’or sur les FL70. C’est beau toute cette délicatesse qu’il met pour ne pas casser la danseuse jaune qui virevolte, tremblante et fragile, avant de se poser sur la moulure humide...

 

« Mimmo ! Mim... »...

 

2017.

42ºC à l’ombre.

... « ...mo ! Mimmo ! ». Le prénom de mon père résonne dans ma tête. Je souris en repensant à cet été de ‘78. Tout me revient avec tendresse. Avec violence aussi. 

Je suis là, au même endroit, déserté par toutes les personnes qui ont animé mon enfance en Sicile. Certains sont loin, d’autres morts.

 

Je suis devant le 91 via Luigi Capuana à Catane. Papa me manque...

 

Je suis là, les yeux embués que je cache derrière mon viseur...

 

Je suis devant le 91, chez la Nonna et, avec la nostalgie de ce passé qui a participé à la construction de ce que je suis aujourd’hui et de ce que je serai demain, je shoote !

 

(1) " Jeannine, où est Mimmo ? " Le prénom de ma mère est difficile à prononcer pour un italien. Phonétiquement, « Djanine » est ce qui s’est fait de mieux par ma grand-mère

 

(2) " Je ne sais pas. Il ne m’a rien dire avant de partir " 

 

(3) " Bite… " Oui, vous avez bien lu. En sicilien, et en italien je crois, on n’utilise pas l'interjection « merde ! » pour exprimer l’étonnement, le mécontentement ou que sais-je encore. On préfère l'expression phallique plutôt que scatologique.

CarCam est un artiste représenté par la

16 rue Sainte Anastase

75003 PARIS

France

Tél : +33 983232801